Monsanto: déni et collusion
Louis-Gilles Francoeur
Un livre-choc accuse la multinationale d'avoir mis en échec depuis 50 ans tous les mécanismes étatiques et scientifiques censés protéger la sécurité et la santé publiques
L'affaire Monsanto atteint le Québec -- un film et un livre sortent en même temps --, où elle ne suscitera peut-être pas le tsunami provoqué en Europe sur la sécurité des semences OGM, mais elle écorchera certainement le tabou qui entoure l'à-plat-ventrisme, sinon la vénalité des scientifiques, des institutions et des politiciens qui se prêtent souvent aux manipulations et aux collusions. Une sorte d'Erreur boréale qui cible cette fois une multinationale accusée de faire main basse sur l'alimentation planétaire.
Quand on referme l'ouvrage de 370 pages, signé par Marie-Monique Robin après trois ans d'une enquête serrée aux quatre coins de la planète, un constat brutal s'impose: tous les mécanismes étatiques et scientifiques censés protéger la sécurité et la santé publique ont été mis en échec depuis plus d'un demi-siècle par cette multinationale -- de Washington à Paris en passant par l'Union européenne et jusqu'à l'Organisation mondiale de la santé (OMS) -- grâce à une science de plus en plus asservie, qui érige le conflit d'intérêts en règle de fonctionnement.
Le Monde selon Monsanto - De la dioxine aux OGM, une multinationale qui vous veut du bien a été publié en Europe chez Arte avec préface de Nicolas Hulot et ici chez Stanké avec postface de la sociologue Louise Vandelac. Il a suscité une verte polémique, avec plus de 40 000 exemplaires déjà vendus. Mais la crédibilité de cette enquête unique a été immédiatement attaquée sur Internet par des personnes liées à Monsanto et au lobby de la transgénèse, révélait cette semaine un dossier de L'Express.
La polémique engendrée par ce livre et le documentaire-choc qui porte le même titre -- lequel prendra l'affiche le 23 mai à Ex-Centris -- n'est visiblement pas étrangère à la défaite cette semaine du projet de loi censé libéraliser leur utilisation en France. Mais Monsanto, qui contrôle la majorité des semences OGM actuellement vendues sur la planète, ne lâche pas facilement. Ni ses alliés. Le projet de loi, défait sur une question préalable, va refaire surface et la majorité sarkozyenne battra le rappel de ses troupes pour forcer son adoption.
Cette riposte est en tous points conforme à la manière Monsanto, que Marie-Monique Robin démonte comme une horlogère dans son enquête.
Un fonctionnaire féru d'histoire nous avait un jour montré une série de réclames publicitaires de Monsanto, qui remontaient aux années 50. On y parlait d'un produit fabuleux, les biphényles polychlorés (BPC), qui allait multiplier les progrès dans tous les domaines de la technologie grâce à leur résistance à la chaleur. Aujourd'hui, la merveille devenue calamité contamine pour des siècles la planète jusqu'aux pôles. Son potentiel cancérigène et mutagène est chaque année reconnu davantage. Mais le côté extraordinaire de cette histoire, c'est que la même multinationale vante aujourd'hui les OGM dans les mêmes termes et que, malgré les histoires d'horreur qui ont frappé ses herbicides bourrés de dioxines comme l'agent orange ou ses hormones de croissance bovine et laitière aujourd'hui interdites en Europe, la multinationale de Saint Louis continue de confondre de la même manière les gouvernements et la communauté scientifique.
Les BPC
Marie-Monique Robin a retrouvé la trace de plusieurs de ces procureurs qui se sont opposés à Monsanto, comme Donald Stewart, qui se battra sept ans pour les citoyens de la petite ville d'Anniston, ce qui déclenchera une bataille juridique de 15 millions contre l'usine locale de Monsanto qui y fabriquait ses BPC. Le procès intenté par la population permettra de mettre la main sur 500 000 pages de documents secrets, qui feront en sorte d'établir que Monsanto connaissait depuis longtemps l'impact des rejets de BPC de son usine dans les eaux qui alimentaient en poissons le quartier noir situé en aval. Monsanto a produit à son usine d'Anniston 308 000 tonnes de BPC entre 1929 et 1971, selon des documents déclassifiés par l'Environmental Protection Agency (EPA): 27 tonnes ont été rejetées dans l'atmosphère, 810 tonnes dans l'eau du Snow Creek et 32 000 tonnes ont été enfouies dans un dépotoir voisin à ciel ouvert au coeur du quartier noir.
Une note interne de Monsanto confirmait il y a plusieurs décennies que «nos ouvriers ont été effectivement affectés par les BPC». Mais jamais Monsanto n'a averti les habitants d'Anniston, qui continueront de manger les poissons du Snow Creek jusqu'en 1993 grâce à la complicité de l'EPA. De son côté, la Food and Drug Administration (FDA), qui avait pourtant effectué des tests sur les poissons, y avait découvert une concentration moyenne de 277 parties par million (ppm) alors que la norme de consommation est de cinq ppm. Mais la FDA n'a jamais avisé la population locale du danger et attendra 1993 avant de promulguer une interdiction de consommation. Pourtant, une note interne de Monsanto datée de 1970 disait clairement que «nous déchargeons actuellement 16 livres de BPC par jour contre 250 en 1969 dans Snow Creek». «Confidentiel, détruire après lecture», ajoutait l'auteur.
La politique du déni
L'histoire des BPC, ces petits cousins du DDT, est aussi celle de l'agent orange, un herbicide mis au point pour l'armée américaine afin de défolier les repaires verdoyants des Viêt-công. Ces épandages ont engendré une génération d'enfants morts-nés au Nord-Vietnam, avec des déformations dont un véritable musée des horreurs conserve aujourd'hui la preuve, en plus d'avoir intoxiqué et rendu malades depuis 30 ans des dizaines de milliers de militaires américains qui ont été en contact avec ce mélange de deux herbicides.
«Il n'y a pas de preuve consistante et convaincante que les BPC sont associés à des effets sanitaires sérieux et à long terme», déclarait en 2002 John Hunter, le p.-d.g. de Solutia, une filiale de Monsanto. La multinationale se battra avec le Pentagone contre les militaires intoxiqués, qui n'obtiendront que des broutilles dans un dossier juridique qui est encore ouvert.
BPC, agent orange, somatropine, la politique de Monsanto sera de nier les faits malgré les évidences contraires, de manipuler les données de ses études et de n'en point divulguer les données de base, d'attaquer la crédibilité des chercheurs indépendants qui critiqueront ses propres analyses et conclusions, explique Marie-Monique Robin. C'est ce qu'elle appelle la «politique du déni», que pratiquera aussi Monsanto dans le dossier de l'agent orange jusqu'à ce que les dioxines, tout juste capables de déclencher une dermatite selon ses scientifiques, soient inscrites sur la liste des 12 substances les plus dangereuses de la planète dans un traité international voué à leur élimination totale.
Mais avant que la communauté internationale ne se réveille et n'en vienne à ce verdict, des dizaines de sommités scientifiques, souvent payées en secret par Monsanto, vont dénigrer et attaquer tout ce qui se met en travers de son chemin.
Ses échecs répétés avec les produits chimiques n'empêcheront pas Monsanto de lancer au début des années 60 l'herbicide Round Up, un glyphosate tiré d'un acide aminé qui tue toute végétation en bloquant la production de chlorophylle. Lancé sur le marché en 1974, l'herbicide échappera au filet de l'EPA même si les tests d'homologation de Monsanto ont été basés en partie sur des données falsifiées produites par la firme IBT, qui a caché «un nombre infini de morts chez les rats et souris testés» dans différents dossiers d'homologation, y compris 30 tests sur des glyphosates. D'autres manipulations seront dévoilées par le New York Times, qui conclura à propos de l'herbicide le plus populaire au monde que l'EPA l'a déclaré sans danger sans que la chose ait jamais été prouvée.
Pourtant, plusieurs études, dont une canadienne réalisée en 2001 à l'Université de Saskatoon, démontrent que des humains exposés au glyphosate courent deux fois plus de risques de développer un lymphome non hodgkinien. Accumulant les preuves et donnant chaque fois la référence scientifique, Marie-Monique Robin met littéralement en pièces la crédibilité des mécanismes nord-américains d'homologation, Canada compris. Et comme les Européens copient les Américains et que l'ONU va dans le même sens que l'Europe et l'Amérique quand ils se prononcent, la partie est facile si on réussit à piper les dés au départ.
Les hormones
La politique du déni gagnera les instances gouvernementales dans le dossier de l'hormone transgénique de croissance bovine, la rBST, que les agriculteurs n'achèteront pas chez les vétérinaires mais directement de Monsanto. La FDA empêchera par une directive les producteurs de lait naturel d'indiquer qu'il ne contient pas l'hormone de croissance pour ne pas nuire à la production de lait stimulée par le produit transgénique. Plusieurs entreprises seront poursuivies par Monsanto et s'en tireront en écrivant sur leurs contenants que, pour la FDA, le lait avec ou sans rBST, c'est du pareil au même...
Cette directive provenait d'un service gouvernemental dirigé par un avocat qui avait fait partie d'une étude légale liée à Monsanto. Et le texte de la directive sera signé par son assistante, qui avait travaillé chez Monsanto sur la rBST et qui continuait de publier pendant ce temps des articles avec des scientifiques de la multinationale... sur la rBST. Ces révélations publiques par des dénonciateurs ne vont pas provoquer un sursaut critique dans la machine gouvernementale, mais plutôt une chasse aux sources, aux États-Unis comme au Canada. Ici, des scientifiques de Santé Canada refuseront de confirmer l'innocuité de cette hormone sur la foi de résumés des études confidentielles de Monsanto et ils accuseront même leurs supérieurs de corruption devant une commission sénatoriale. Ces courageux chercheurs -- Shiv Chopra, Gérard Lambert et Margaret Haydon -- seront finalement congédiés. À la ferme, les agriculteurs qui ont administré le Posilac à leurs vaches vont constater partout en Amérique qu'elles cessent de se reproduire. Des troupeaux seront décimés, notamment par des mammites à répétition.
Finalement, le Posilac sera interdit au Canada, en Europe, en Australie et en Nouvelle-Zélande. Mais selon Monsanto, c'était le «produit le plus étudié de l'histoire de la FDA»...
http://www.ledevoir.com/2008/05/17/190144.html