[ Energie et développement durable ]

Publié le dimanche 10 mai 2009

[ Dimanche 10 mai 2009 ]

Les cinq dérives qui polluent le marché du CO2 EED

Chloé Hecketsweiler -

 

L'idée de monnayer les droits à polluer, idéale sur le papier, se révèle complexe à mettre en place sans effets pervers et en toute transparence. D'autant que l'ONU, chargée d'encadrer ce business, est pour le moins débordée.

Remplacer 400 millions d'ampoules à incandescence par des modèles à basse consommation, voilà le défi que l'Inde veut relever pour réduire ses émissions de CO2 d'environ 55 millions de tonnes par an. Une bonne action pour l'environnement, mais aussi une bonne affaire. Car, en contrepartie, l'Etat indien devrait gagner plusieurs millions de « crédits carbone », la monnaie CO2 inventée par les Nations unies, crédits qu'elle pourra revendre.

Explication: dans le cadre du protocole de Kyoto, l'Union européenne, le Japon, l'Australie et la Nouvelle-Zélande se sont engagés à réduire leurs émissions de CO2 de 5,2 % entre 1990 et 2012. Pour ce faire, ces pays et leurs industriels ont deux possibilités. La première, c'est de polluer moins. L'autre consiste à « compenser » en achetant des crédits carbone aux industriels ou aux gouvernements des pays émergents non signataires du protocole de Kyoto, comme la Chine, l'Inde, le Brésil ou la Corée du Sud. L'ONU délivre un crédit pour chaque tonne de CO2 détruite ou non émise (par exemple en construisant une centrale hydroélectrique plutôt qu'une centrale à charbon). Les Nations unies en ont déjà accordé 260 millions, l'objectif étant de 1,5 milliard d'ici à 2012.

A première vue, ce système apporte une solution astucieuse pour aider les pays industrialisés à tenir leurs engagements en matière de réduction d'émissions de gaz à effet de serre. Mais l'espérance de gains faciles a attiré dans le jeu des spéculateurs peu scrupuleux. Et la tricherie a pris d'autant plus d'ampleur que la bureaucratie onusienne n'a guère les moyens d'y faire face. Détail des cinq principales dérives du système.

1. De fausses réductions d'émissions

Première faiblesse de l'équation imaginée par l'ONU : une bonne partie des projets validés ne correspondent à aucune réduction d'émissions supplémentaire. Le système n'a d'intérêt que s'il aide à sortir des cartons des projets qui autrement n'auraient pas vu le jour, faute de rentabilité. Or, selon David Victor, responsable du département Energie et développement durable à l'université Stanford, les deux tiers d'entre eux auraient vu le jour même sans l'incitation des crédits carbone.

Le chercheur cite l'exemple de la Chine, qui devrait recevoir plus de la moitié des crédits émis par l'ONU d'ici à 2012. Dans ce pays, chaque nouvelle centrale hydraulique ou éolienne représente un bénéfice pour l'environnement par rapport aux centrales à charbon, qui fournissent l'essentiel de l'électricité du pays. Les promoteurs de ces centrales, chinois ou étrangers, ont donc systématiquement déposé un dossier auprès de l'ONU pour obtenir des crédits. Problème : « Cela revient à dire que, sans cette incitation, l'hydraulique ou l'éolien ne se développeraient pas du tout en Chine. C'est invraisemblable ! » souligne David Victor dans une étude publiée en avril 2008. En effet, le gouvernement chinois soutient déjà financièrement le secteur des énergies renouvelables afin de réduire sa dépendance au charbon.

Loin d'être la contrepartie d'un réel effort en faveur d'une réduction des émissions de CO2, les crédits liés à des projets hydrauliques et éoliens (un quart des crédits émis dans le monde entre 2008 et 2012) ne sont qu'un bonus. Ils représentent aussi une source de revenus non négligeable pour l'Etat chinois, qui taxe (jusqu'à 65 %) la vente des crédits carbone obtenus sur son territoire.

La Chine est loin d'être le seul pays concerné. Une étude de l'ONG International Rivers publiée en novembre 2008 révèle que les trois quarts des barrages hydrauliques étaient achevés et fonctionnaient au moment où l'ONU les a approuvés. Difficile de croire que ces projets doivent leur concrétisation à l'existence des crédits, souligne l'association. Pis, certains de ces projets porteraient atteinte aux écosystèmes et aux populations des zones inondées lors de la construction des barrages.

2. Des incitations financières à polluer davantage

Industries, humains, animaux : qui rejette quoi

*27ballons de 10 kilomètres de diamètre. C'est le volume mondial de CO2 rejeté chaque année. Pour en absorber un seul, il faudrait couvrir la France et l'Allemagne de forêts.

*6tonnes. C'est l'émission annuelle de CO2 d'un Français moyen. Une vache, elle, émet en méthane l'équivalent de 1 tonne de CO2 par an.

*1,8 tonne. C'est la quantité de CO2 émise pour produire une tonne d'acier. Le chiffre est de 0,7 par tonne de ciment et de 0,6 par tonne de verre.

Les « crédits Kyoto » ont un autre défaut, bien plus grave : ils encouragent la production de gaz à effet de serre... dans le seul but d'obtenir des crédits en contrepartie de leur destruction. C'est le cas du trifluorométhane (HFC-23), qui se forme lors du processus de fabrication du gaz réfrigérant utilisé pour les climatiseurs, par exemple. Une tonne de ce gaz est 11 700 fois plus nocive pour l'atmosphère que 1 tonne de CO2 ; sa destruction est donc récompensée par 11 700 crédits. A 10 euros l'unité, l'opération est une affaire en or. Du coup, de nombreuses usines ont augmenté leur production de gaz réfrigérant pour récupérer davantage de trifluorométhane et obtenir des crédits. Selon David Victor, le business du HFC-23 rapportera ainsi 4,7 milliards de dollars aux industriels, alors que sa destruction n'en coûte que 100 millions !

3. Des subventions à la délocalisation

Troisième effet délétère des mécanismes de compensation : ils favorisent le dumping environnemental. Exemple avec l'acide adipique (utilisé pour la fabrication du Nylon), dont la production entraîne l'émission de grandes quantités de protoxyde d'azote, un gaz à effet de serre 310 fois plus nocif que le CO2 et très facile à détruire. Les industriels implantés dans les pays non signataires de Kyoto ont obtenu des crédits qui leur ont permis d'augmenter la rentabilité globale de leurs usines, avec une prime de 1 000 euros par tonne d'acide produite. Rhodia, grâce aux gaz émis par ses usines en Corée du Sud et au Brésil, a ainsi vendu l'an passé pour 158 millions d'euros de crédits carbone, et en a retiré près du quart de son résultat d'exploitation (664 millions d'euros en 2008).

 

 

http://www.lexpansion.com/economie/actualite-entreprise/les-cinq-derives-qui-polluent-le-marche-du-co2_179987.html

[ publié par jeromet le 2009-05-10 12:28:52 ]

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